
Et si les États-Unis vous fermaient le robinet numérique ?
Comment la dépendance aux infrastructures américaines expose l'Europe à des risques stratégiques croissants, et que faire pour s'en protéger.
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Si aujourd'hui ce scénario peut vous paraître alarmiste, il repose pourtant sur une tendance claire : l'administration américaine actuelle est de plus en plus hostile envers l'Europe, dans un contexte où cette dernière reste fortement dépendante des infrastructures numériques américaines. Ce qui était autrefois perçu comme improbable apparaît désormais comme un risque plausible dans les 5-10 prochaines années. Le moment d'agir est venu... avant d'être pris de court.
La récente publication de la National Security Strategy 2025 par l'administration Trump vient confirmer cette tendance : les États-Unis affirment clairement leur intention d'utiliser tous les leviers - y compris technologiques et économiques - pour défendre leurs intérêts stratégiques, avec une approche "America First" assumée qui ne cache plus sa dimension unilatérale.
Dans un contexte où des personnalités politiques montantes aux États-Unis - comme JD Vance ou Marjorie Taylor Greene - incarnent un courant plus nationaliste, plus isolationniste, et plus explicitement critique vis‑à‑vis de l'Europe, l'adoption de mesures unilatérales, y compris des restrictions ciblant des acteurs ou secteurs étrangers, semble plus crédible que jamais.
Au‑delà du Cloud Act et du Patriot Act, les décrets & lois d’urgence
Le Cloud Act (2018) et le Patriot Act (2001) sont aujourd'hui bien connus : ils permettent aux autorités américaines d'accéder aux données stockées par des entreprises américaines, même si ces données sont physiquement hébergées à l'étranger. Ces lois autorisent la surveillance et les demandes d'accès aux données dans un cadre juridique établi.
Mais le problème ne se limite pas à ces classiques lois de surveillance ou de demande de données - ce sont des mécanismes d'urgence juridique qui menacent potentiellement les infrastructures numériques utilisées par les acteurs européens.
Ainsi, en février 2025, Trump a signé le Executive Order 14203, s'appuyant notamment sur le International Emergency Economic Powers Act (IEEPA), pour imposer des sanctions à l'encontre de membres et collaborateurs de la Cour Pénale Internationale (CPI), sans procédure judiciaire préalable, simplement sur décision exécutive.
Concrètement, cela signifie que du jour au lendemain, une personne visée par ces sanctions peut se retrouver coupée de ses accès Microsoft 365, Google Workspace, ou tout autre service cloud américain - sans recours immédiat, sans procès, uniquement sur décision exécutive. Le cas du magistrat français Nicolas Guillou, sanctionné par les États-Unis, illustre cette réalité : imaginez votre entreprise, vos emails professionnels, vos fichiers, vos outils de collaboration... inaccessibles du jour au lendemain. Ce mécanisme de "pouvoir d'urgence" montre à quel point des décisions discrétionnaires peuvent bloquer des actifs, restreindre l'accès, ou geler des biens d'acteurs étrangers - US‑based ou non.
Autrement dit : l'État américain dispose d'un arsenal juridique lui permettant, en temps de "menace" ou de "crise", d'agir vite - avec des effets immédiats - sur des cibles perçues comme sensibles, économiques, judiciaires ou technologiques. Cela dépasse largement le cadre des lois de surveillance classique.
Pour une entreprise européenne dépendante d'un fournisseur américain, même si les serveurs sont en Europe, c'est la nationalité juridique du fournisseur - pas la localisation physique - qui peut décider de l'accès ou du blocage.
Ce type de droit d'urgence ou d'extraterritorialité transforme la notion d'hébergement "en Europe" en un pseudo‑bouclier : quand le prestataire est soumis au droit américain, il reste potentiellement vulnérable à des décisions venant de Washington - même si vos données sont physiquement stockées à Francfort, Dublin ou Paris.
Que se passe-t-il en cas de coupure ?
De nombreuses entreprises en Europe reposent sur des clouds, services SaaS, APIs, infrastructures critiques fournies par des acteurs américains - IaaS, PaaS, SaaS, stockage, API IA, etc. Si ces services ferment ou sont restreints, votre infrastructure peut devenir inutilisable en quelques heures.
Si votre produit repose sur une API d'IA, ou tout service externe critique : une décision externe peut vous arrêter net, sans préavis.
Cela met en lumière un point essentiel : la dépendance technologique, surtout lorsqu'elle est centralisée chez un ou quelques fournisseurs américains, devient une vulnérabilité stratégique - non seulement technique, mais économique et opérationnelle.
Ce risque paraît improbable aujourd’hui, mais dans une période de regain des tensions internationales, il va aller croissant.
Le cas emblématique Gemplus, une leçon d'intelligence économique
Crédit image : Proton
L'histoire de Gemplus / Gemalto illustre concrètement la capacité des administrations américaines à atteindre des objectifs stratégiques via un entremêlement de l'économique et du sécuritaire :
- Gemplus, leader mondial de la carte à puce dans les années 1990-2000 (cartes SIM, cryptographie, sécurité), a progressivement perdu son contrôle stratégique après l'entrée d'investisseurs étrangers, dont le fonds américain Texas Pacific Group.
- En 2015, les révélations d'Edward Snowden montrent que la NSA et le GCHQ auraient piraté les infrastructures de Gemalto pour voler les clés de chiffrement des cartes SIM, permettant l'interception massive des communications mondiales.
Ce précédent concret montre comment leviers économiques et impératifs sécuritaires peuvent converger pour servir des intérêts stratégiques nationaux, au détriment d'acteurs technologiques européens dans des domaines sensibles.
Réduire le risque progressivement, via une approche pragmatique
Alors, comment se protéger contre ce risque ? Ne tombons pas dans la peur ou le tout‑ou‑rien, mais adoptons une stratégie progressive et maîtrisée.
Il convient de prendre certaines mesures :
- Inventaire des dépendances : cloud, SaaS, API, stockage, hébergement, fournisseurs, localisation des services et des données.
- Évaluation de la criticité : données sensibles ? propriété intellectuelle ? données personnelles ? cœur du business ?
- Priorisation : mettre en priorité les éléments les plus sensibles pour migration éventuelle vers des solutions locales ou européennes.
- Architecture modulaire & multi‑fournisseurs : s’il y a une dépendance à un acteur américain, concevoir le code & l'infrastructure pour pouvoir basculer d'un fournisseur à un autre.
- Itération continue : à chaque nouvelle version, nouveau service, nouveau client, se poser la question de la dépendance “critique ou non”, pour sortir progressivement du cercle de dépendance.
Cette démarche - pas à pas - permet de diminuer la vulnérabilité, sans sacrifier l'innovation ou la performance.
Comment Ask This Guy (ATG) s’inscrit dans cette vision
Chez Ask This Guy, nous avons fait le choix clair de la souveraineté numérique :
- Toutes nos infrastructures sont hébergées auprès d’acteurs européens, sur le territoire européen.
- Sur la partie IA / LLM, notre architecture est agnostique : aujourd'hui, nous supportons sept providers différents, dont quatre européens. Vous avez le choix : soit une approche 100 % européenne, soit une approche "Europe + US", selon votre tolérance au risque, vos besoins, et votre stratégie. Vous pouvez basculer de l’une à l’autre en quelques secondes.
- Le code que nous produisons pour nos clients - tout ce qui est spécifique à leur projet - est partagé et reste entièrement sous le contrôle du client : vous gardez la main, et pouvez changer de stratégie, d'hébergement, ou de fournisseur à tout moment.
- Cette flexibilité fait partie intégrante de notre credo : la souveraineté n'est pas un dogme, mais un critère stratégique. En adoptant cette posture dès le début, nous construisons la résilience technique et économique de nos clients.
Votre fournisseur d’IA est-il dans cette démarche ? Quel LLM et quel fournisseur de cloud utilise-t-il ?
Conclusion : la souveraineté numérique, un pari sur 2030
Aujourd'hui, l'attrait des géants du cloud, des APIs et des services "prêts à l'emploi" pour lancer vite un produit est puissant. Mais cette commodité a un coût - invisible, souvent ignoré : la perte de contrôle stratégique sur ce qu'on pourrait demain considérer comme un de vos actifs les plus précieux : vos données, votre IP, votre souveraineté.
Ce n'est pas un risque abstrait. C'est une vulnérabilité structurelle - juridique, technique, économique. Et plus vous attendez, plus il sera difficile et coûteux d'en sortir.
Chez Ask This Guy, nous croyons que la résilience numérique - construite avec des choix conscients et transparents - doit devenir un critère de compétitivité. Si vous bâtissez aujourd'hui un nouveau service, une startup ou un produit IA, posez-vous cette question :
“Quel est l’actif critique que je ne peux pas me permettre de perdre ?” - et construisez autour de lui une architecture fidèle à ce que vous entendez par “souveraineté”.


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